11. Représentations sociales et assignations sexuées 2

1 :30 PM – 3 :00 PM
Auditorium du CCC, Université Quisqueya

Présidence de séance : Jean-Léon Ambroise, Université d’État d’Haïti

Marie Meudec, University of Toronto : M pa fanm. Sexualités alternatives et non-conformité aux normes de genre en Haïti
Cette communication invite à une réflexion sur la notion de genre en contexte haïtien, à partir d’une recherche ethnographique sur les attributions morales ordinaires et sur les formes de stigmatisation liées au genre et à la sexualité. Comment les personnes non-­conformes aux normes de genre et de sexualité, qualifiées souvent de masisi ou de madivin, réagissent aux propos les concernant ? Comment ces personnes s’identifient-­elles ? Plus particulièrement pour le cas de femmes aux identités et expressions de genre non­‐conformes, comment penser le décalage entre la façon dont elles sont qualifiées (madivin) en fonction de leur sexualité et la façon dont certaines peuvent s’identifier (m pa fanm) en relation à leurs rôles et identité de genre ? Il s’agira de développer dans cette présentation une perspective nécessairement intersectionnelle qui conçoit les formes de discrimination liées au genre en relation étroite à la sexualité, la race, la classe, le lieu de résidence et l’âge pour penser ces enjeux en Haïti.

Monica Lajoie, École Normale Supérieure : Les petites marchandes de l’informel dans le carcan du système patriarcal et machiste haïtien
La place qu’occupent les petites marchandes au niveau de l’économie informelle, la réelle indépendance économique qu’elle leur assure leur permet d’être le pivot, le poto mitan au sein de leurs familles. Et malgré cette place primordiale et importante, elles continuent de subir de manière affreuse les contrecoups de la domination masculine auxquels elles semblent se soumettre contre toute attente. Pierre Bourdieu est l’un des auteurs qui, dans La domination masculine, analyse ces rapports de domination. De son côté, Mireille Neptune Anglade, dans L’autre moitié du développement passe en revue l’apport des femmes haïtiennes dans le fonctionnement de la société : par leurs travaux, leurs activités au marché, sur les routes, sur les trottoirs, les petites marchandes font vivre la famille proche et élargie. Sur elles reposent les charges essentielles : les dépenses pour la nourriture, les soins de santé, les frais scolaires des enfants parfois nombreux. Elles sont donc en position de jouer un rôle actif dans la société, rôle favorable à la prise de décisions déterminantes à différents niveaux. Tout cela aurait dû normalement jouer en faveur de leur émancipation et les conduire à s’extraire petit à petit du carcan imposé par le système patriarcal et machiste. Il convient d’analyser cette situation paradoxale en se basant sur les travaux des chercheurs haïtiens et étrangers sur la question du rôle des femmes dans l’économie et sur l’analyse des données recueillies lors des séries d’enquêtes et d’entretiens réalisés dans le cadre de notre recherche.

Joëlle Kabile, Université des Antilles et de la Guyane : Faut-il envisager la violence conjugale comme une atteinte à la citoyenneté des femmes victimes ?
La tradition politique francophone définit la citoyenneté comme « la reconnaissance du citoyen comme un sujet de droits civils et politiques », mais également comme une source du lien social (Schnapper, 2000). Aussi ce lien suppose-t-il un sentiment d’appartenance à un corps social composé d’individus titulaires, notamment, de droits subjectifs, pouvant alors solliciter les institutions publiques protectrices de ces droits. Pourtant, la seule appartenance ne suffit pas à constituer la citoyenneté : la faculté subjective d’agir (Sen, 1992) soit la liberté positive est déterminante, tout comme les capacités matérielles et économiques d’action altèrent ou favorisent celle-ci. En ce sens, la violence conjugale peut être envisagée comme un frein spécifique à une citoyenneté pleine et entière des femmes victimes. En effet, entendue comme un système totalitaire en soi, la violence conjugale a la particularité d’enfermer la femme victime dans une dynamique genrée de dé-subjectivation et dans un nouveau système de normes conçu par l’agresseur, qui peut le cas échéant s’appuyer sur un contexte social spécifique ; tel par exemple le contexte d’interconnaissance des sociétés antillaises postcoloniales qui complique l’accès aux institutions de protection ou une situation politique complexe. Notre réflexion, située, reposera essentiellement sur les résultats de la grande enquête ENVEF-Martinique, menée par l’équipe Genre et société aux Antilles (GESA/CRPLC-CNRS) et publiée sous l’intitulé « Genre et violences interpersonnelles » (2012). Coordonnée par Nadine Lefaucheur (CRPLC-CNRS) et Elisabeth Brown (CRIDUP-Paris I), cette enquête comporte un volet statistique interrogeant 1152 femmes et 954 hommes sur les violences subies dans les différentes sphères de la vie, ainsi qu’un volet qualitatif interrogeant une vingtaine de femmes en situation de violence conjugale, et une vingtaine d’hommes à titre exploratoire. Enfin, nous appuierons également sur les travaux récents de l’équipe pluridisciplinaire Genre et société aux Antilles (CRPLC-CNRS) autour des configurations familiales à la Martinique, et sur l’intersection monoparentalité et précarité.