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À propos

La première édition de la Conférence internationale interdisciplinaire de recherche sur le genre se tiendra à l’Université Quisqueya de Port-au-Prince les 28 et 29 avril prochain. Plusieurs conférencières et conférenciers de renom, tant au niveau national qu’international, ont déjà confirmé leur participation. Le dévoilement de la programmation aura lieu d’ici la fin du mois de mars et les inscriptions ouvriront sous peu.

Cette conférence universitaire en sol haïtien aura pour but la mise en valeur des recherches sur le genre et sur les femmes issues tant du mouvement féministe, des dispositifs internationaux, que du secteur public et des universités. Il s’agira de réfléchir à partir de paradigmes ancrés dans la réalité haïtienne tout en s’inspirant des traditions intellectuelles qui l’ont marquée : la culture créole et la tradition francophone, mais aussi les traditions anglophones, hispanophones, lusophones et panafricaines.

Une attention particulière sera portée aux débats et pensées issus des rapports femmes-hommes dans l’espace public haïtien et caribéen. Ceci afin entre autres de cerner les points communs et les particularités propres à chaque île et à chaque trajectoire de colonisation. Nous invitons à cet effet en particulier des chercheur/es des Caraïbes, mais également par la même occasion des chercheur/es issu/es d’autres régions du globe, ayant le français ou le créole en partage, dont les travaux théoriques ou empiriques pourront alimenter cette réflexion.

Partant de plusieurs interrogations, la CIIRG propose d’analyser la manière dont les courants d’idées sur le genre traversent les recherches, la création et la société haïtienne, les politiques publiques et les pratiques d’intervention. En effet, si les rapports sociaux de sexes sont le plus souvent impensés et reposent sur des présupposés protégeant une hiérarchie sociale, les pistes de changement prennent habituellement racine dans une de ces écoles de pensée. Les femmes n’accèdent pas aux ressources sociales de la même façon, dans les mêmes conditions, ni dans la même dimension de reconnaissance que les hommes. L’expression des inégalités et les stratégies pour y mettre fin sont également très variables. Nous interrogerons donc les faits sociaux, culturels, économiques et politiques, les pratiques d’intervention et les politiques publiques, tout en portant une attention particulière à la diversité des expériences et à l’intrication multifactorielle des rapports. Partant d’un point de vue situé, cette Conférence souhaite dépasser les querelles de nomination au profit du développement d’une pensée endogène basée sur les pratiques, expériences, idées et théories produites en Haïti et dans la Caraïbe, mais également à l’étranger, tout en étant sensible aux logiques de colonialité qui peuvent les animer.

La CIIRG est rendue possible grâce à l’appui de l’Université Quisqueya (UniQ) en partenariat avec l’Université du Québec en Outaouais (UQO) et son Observatoire sur le développement régional et l’analyse différentiée selon les sexes (ORÉGAND), ainsi que de l’Université d’État d’Haïti et de l’appui financier de l’Agence interuniversitaire de la Francophonie (AUF) Bureau Caraïbe. Des actes de colloque seront publiés suite à la Conférence. Les textes soumis feront l’objet d’une évaluation scientifique.

Comité scientifique : Darline Alexis (Université Quisqueya), Carolle Charles (City University of New York), Denyse Côté (Université du Québec en Outaouais), Arlette Gautier (Université de Bretagne Occidentale), Marie-Frantz Joachim (SOFA et Université Quisqueya), Sabine Lamour (Université d’État d’Haïti et Université Paris VIII), Eunide Louis (consultante), Danièle Magloire (Kay Fanm et Université Quisqueya), Mirlande Manigat (Université Quisqueya), Sabine Manigat (Coopération suisse et Université Quisqueya), Gail Pherterson (Université Paris VIII), Michèle Pierre-Louis (FOKAL et Université Quisqueya), Christine Vershuur (Université de Genève).

Comité organisateur : Darline Alexis (Université Quisqueya), Denyse Côté (Université du Québec en Outaouais), Sabine Lamour (Université Paris VIII et Université d’État d’Haïti).

Photo de la page d’accueil : Université Quisqueya © Corentin Fohlen/ Divergence

 

Contexte et enjeux

Profondément marquée par les intérêts géostratégiques de puissances mondiales, Haïti fait encore aujourd’hui l’objet de récits divergents qui ont en commun leur androcentrisme avéré. Toujours actives avant et pendant la période coloniale, lors de la Révolution et, suite à celle-ci, les femmes haïtiennes ont en effet souvent été reléguées au silence et au stéréotypage misérabiliste ou encore de type « poto mitan » et « madan sara ». Or, le mouvement féministe haïtien a généré depuis le siècle dernier un contre-discours, des mobilisations, des interventions et des recherches sur les femmes haïtiennes. La pensée, la recherche et les actions féministes ne sont donc pas nouvelles en Haïti. Elles ont permis la mise en place d’un Ministère à la condition féminine, qui, à son tour, a généré des réformes et des politiques publiques. Les recherches et analyses portant sur l’égalité femmes-hommes ont été nombreuses, avant et après le séisme de 2010. De plus, les forces militaires présentes suite au séisme, les institutions et organisations non-gouvernementales internationales ont adopté une approche genre, conduit des enquêtes, proposé des formations et intervenu auprès des femmes, parfois méconnaissant l’histoire, la culture et les dynamiques proprement haïtiennes. Elles ont trop souvent produit des analyses centrées sur les normes internationales, focalisées sur leurs mandats propres ou encore sur certains aspects particuliers de la réalité des femmes haïtiennes : taux d’analphabétisme ou d’extrême pauvreté, faiblesse des institutions nationales ou santé génésique par exemple.

Se posera d’entrée de jeu la question de la définition même du champ : s’agit-il d’études sur le genre ou d’études féministes ? Doit-on plutôt adopter la définition française de rapports sociaux de sexes ? Cette question marque encore aujourd’hui la recherche aussi bien que le débat politique (nature toujours controversée du féminisme, débat sur les théories du genre en France, par exemple).

Le genre rend compte, certes, d’un ensemble de phénomènes sociaux, historiques, politiques, économiques et psychologiques associés à l’appartenance, ou non, des êtres humains à l’un ou à l’autre sexe ainsi que de l’ensemble des conséquences engendrées, dont l’inégalité entre les hommes et les femmes. Il permet de prendre en compte différentes déclinaisons des identités et performativités du genre, mais on pourrait aussi postuler que son utilité comme outil d’analyse serait amoindri parce que devenu stéréotypé, apolitique et intemporel. La complexité des rapports hommes-femmes, leur nature politique ne seraient-elles pas mieux traduites par le concept de rapports sociaux de sexes ou de féminisme ? Qu’elle qu’en soit la dénomination cependant, ce domaine d’études reste traversé par une interrogation permanente sur la domination masculine et hétérosexuelle ainsi que sur la capacité d’action des femmes et des minorités. On y retrouve une tension permanente entre une vision pessimiste soulignant le poids des structures et des héritages, voire l’universalité d’une « valence différenciée des sexes » (comme le disait Héritier) et une vision plus optimiste soulignant les actions et stratégies de résistance et de contestation.

Aux binarités issues des années 1970 s’est greffée plus récemment l’analyse des marges de liberté, des micro-résistances, de l’ambigüité et de la complexité des relations. C’est l’adoption du concept de patriarcat par les philosophes féministes occidentales et les critiques de l’idéologie de la différence qui a permis de déconstruire les mécanismes matériels et les postulats de la domination masculine. Dans cette foulée, certaines écoles de pensée féministe ont adopté le genre comme catégorie d’analyse, d’autres ont remis en question le sexe comme catégorie naturelle, ou postulé le genre comme générant le sexe. Ce débat sur l’existence d’une nature ou de valeurs proprement féminines se retrouve encore aujourd’hui dans les milieux de la recherche, de pratique, chez les décideurs et au sein des nouvelles postures queer et transgenre, apparues en Amérique du Nord. Cette Conférence sera aussi l’occasion de débattre de la pertinence de différentes postures en regard des réalités haïtiennes et caribéennes, des malaises épistémiques et politiques qu’elles y provoquent.

Plus récemment, l’idée que des rapports sociaux multiples agissent simultanément a été reprise par les thèses de l’intersectionnalité qui ont connu une large diffusion grâce, entre autres, à leur inclusion dans la déclaration de Durban sur le racisme. Elles dénoncent les effets pervers d’un usage acritique de la catégorie femmes ainsi que son caractère régulateur. Et les approches décoloniales et postcoloniales abordent de front les violences épistémiques et matérielles des thèses féministes qui évacuent les combats et analyses endogènes au Sud et soutiennent par le fait même les États dans leurs efforts néocoloniaux.